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"De la musique à la notation : déchiffrage"

Pourquoi écrire la musique ? La question peut paraître triviale tant la notation musicale fait partie du paysage de la musique dite savante européenne depuis longtemps. Support de la transmission, mémoire de la culture musicale d'une société donnée, outil de travail du musicien... pourraient apparaître comme les fonctions premières de la notation musicale, et avec elle de la partition. Or, ces fonctions ne résument pas la question de la notation et de l'écriture en général ; elles peuvent même conduire à une vision réduite du phénomène dont on veut rendre compte, car, comme le rappelle Hannah Arendt avec humour, en n'étudiant seulement les fonctions des choses, « tout ce qui remplit la même fonction peut, dans cette perspective, recevoir le même nom. C'est comme si j'avais le droit de baptiser marteau le talon de ma chaussure parce que, comme la plupart des femmes, je m'en sers pour planter des clous dans le mur ».

En effet, en un sens la musique – comme la langue – n'a pas besoin de la notation : la transmission orale joue déjà un rôle de passage entre les générations et entre les individus. De la même façon, si la notation musicale était la meilleure solution pour garder trace des musiques, comment expliquer que cette initiative ne soit pas universelle ?  Il ne s'agit pas ici de dire que la notation ne remplit aucune forme de fonction dans la transmission et la conservation de la musique, mais plutôt que la modalité de l'écriture comme réponse à ce besoin n'est apparue que dans des contextes sociaux et culturels spécifiques.

 

Pour comprendre ce que signifie « noter la musique », autrement dire faire de la musique une série de signes, de symboles, consignables et reproductibles, capable de rendre compte de ce qui est considéré comme l'essence musicale, il faut donc s'attacher à décrire et analyser le phénomène de la notation dans une démarche à la fois épistémologique et comparative. On peut dès lors proposer un premier constat : la notation musicale est à chaque fois née dans des sociétés où l'écriture existe déjà, et inversement, à notre connaissance, aucune société n'a entrepris d'écrire la musique avant d'avoir écrit la langue. Or, comme le fait remarquer Lévi-Strauss : « le seul phénomène qui ait fidèlement accompagné [l'apparition de l'écriture] est la formation des cités et des empires, c'est-à-dire l'intégration dans un système politique d'un nombre considérable d'individus », ou, pour en proposer une reformulation dans l'esprit de Hannah Arendt, dans une idéologie.

 

On s'attachera, à travers les deux tables-rondes proposées lors des troisièmes Rencontres Musicales et Scientifiques, à explorer cette problématique à travers deux grandes thématiques :

  • Quelle vision de la musique est-elle retranscrite est-elle portée par la notation conventionnelle occidentale à partir du 8ème siècle jusqu'à nos jours ?
  • Dans quelle mesure les choix sémiologiques réalisés par l'écriture de la langue ont-ils influencé les choix sémiologiques réalisés dans la notation musicale ?
  • Quelles sont les conséquences de ces choix sur la conception musicale, qu'est-ce qui n'est pas retranscrit dans la notation ?  
  • Quels rapports sociaux se jouent-ils autour de la partition ? Comment la création musicale s'organise-t-elle autour du texte écrit, et, en particulier, autour de la relation entre les compositeurs et les interprètes ?

 

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